Le gentil scandale

  • 12-03-2015
  • Gaëtan Bros
  • Koons, beaubourg, Pompidou, ready made

Celui par qui le gentil scandale arrive.

Si vous allez voir l'exposition « Jeff Koons » avec tout le sérieux que l'on se doit d'être investi lorsque l'on outrepasse le seuil de cette cathédrale de l'art contemporain qu'est Beaubourg, en toute probabilité, vous en aurez le souffle coupé. « Il ne manque pas d’air ! » est sans doute l’expression, prononcée souvent avec indignation, parfois avec jouissance subversive, que l’on entend le plus lorsque l’on déambule tout ouïe dans cette exposition. Comment interpréter tant d'impétueuses réactions à voix haute, qui plus est dans un lieu qui requiert le silence propre à toute saine concentration esthétique ? J'ai eu à subir de fortes remontrances d'amis intimes, par ailleurs sensés, lorsque je leur ai proposé cette visite. Que n'ai-je entendu de la part de ceux qui m'ont accompagné ! De telles réactions viscérales pointeraient-elles le sacré, le génie d'une œuvre transgressive vouée à une reconnaissance future et lumineuse ? Je ne crois pas qu'il soit décent d'évoquer le motif de l'artiste romantique pour Jeff Koons, qui ne me semble pas esseulé au milieu d'un désert de transcendances harcelantes.

Au contraire, Koons est en tout point le négatif de l'artiste auréolé de sueurs sublimes, et ses œuvres, du moins depuis 1990, ne sont qu'immanences ronronnantes. Sans doute est-ce l'un des ressorts de son succès, constitutif du summum de son apport à l'histoire de l'art : il parachève le cénotaphe de l’Artiste, qui tutoya l’espace d’une saison, les bris divins. Avec son atelier digne d'un Rubens, rempli de techniciens près à répondre à une immense demande, Koons produit des œuvres sucrées, phatiques et clinquantes à rebours du chef-d'œuvre traditionnel qui requiert effort, épreuve et initiation. Est-ce franchement ce qui suscite tant de réticences à son encontre ? Ce n'est pas qu'une question rhétorique dont j'userais pour dynamiser ce papier, cette problématique m'interroge réellement, entendu que j'aime bien Koons. De par son illustration cynico-infantile de notre société, et le fait que je n'ai jamais été frappé par une intensité outre mesure face à l'une de ses œuvres, je ne comprends pas à priori, les réactions outrancières qu'elles inspirent. Ma sympathie tempérée est quelque peu dépassée par l'excitation générale... Serait-ce le sempiternel constat d'une fracture entre la culture élitiste et populaire ? Ce serait d’une ironie croustillante, car l'artiste n'a eu de cesse de porter au pinacle des cultures populaires et de les faire équivaloir à ce qui demeure encore de la « haute culture ».

Ce mécontentement serait-il le signe d’un fossé idéologique, entre des « Anciens » et des « Modernes » ? Les premiers, à travers de multiples controverses depuis le début des années 90’, condamnent la mélasse stupide des productions sans référent de « l'art contemporain » et les seconds se laissent bercer par le mythe des avant-gardes et du mouvement asymptotique vers une liberté d'expression totale. Si l’on a bien en tête les mouvements Dada, Pop Art, la dimension érotique du Surréalisme, l'œuvre de Jeff Koons semble au contraire fort ancrée dans une tradition, qui a au moins cent ans. 100 ans, autant dire que l'on ne peut raisonnablement, en confrontation avec une œuvre de Koons, jouir d'une novation radicale escomptée par les « Modernes », ni pointer l'absence abyssale de sens traqué par les « Anciens ». En perspective, les traces de Koons ne sont que la énième tentative d’illustrer la phrase de Nietzsche dans le Gai Savoir : les « Grecs étaient superficiels par profondeur ». Les surfaces rutilantes de nombre de ses œuvres, redoublées par ses discours doucereux, semblent se débarrasser de ce qui demeure des arrières mondes, de bouter des violences symboliques, des catégories métaphysiques jugées discriminantes, relatives, castratrices, et de leur substituer une pure horizontalité, un hédonisme immédiat, puéril, drôle... kitch à souhait. Dans cette perspective, l'œuvre de Koons est en effet fort lisible et n'offre une résistance herméneutique qu'à ceux qui tiennent encore à l'amalgame de l'œuvre d'art et de la relique. Au lieu du « Junk Art », et tous ses atours utopico-politiques, Jeff Koons propose du « Bling Bling Art », sans doute plus en phase avec l’esprit du temps.
Car, il doit être question d'esprit du temps, de position et de place à tenir dans notre époque. Ces répulsions trouvent sans doute leur origine non sur le plan esthétique mais plutôt sur plan social. En effet, ce n’est pas tant ce que l’œuvre de Koons véhicule qui scandalise, que la place que l'on accorde à l'artiste dans le panthéon contemporain. Malaise social que certains disent teinté d’envie, qu'illustre l'indécence des prix de certaines œuvres de Koons, et le fait que ses mécènes les plus fidèles soient des membres d'une oligarchie dont les richesses ne cessent de croître. De plus, Koons a eu le malheur de travailler comme courtier à Wall Street après ses études d'art à Baltimore pour financer ses premières expositions ! De quoi en faire un loup parmi les loups, loin d’incarner la hauteur de vue bienveillante de l’artiste moderne, prophétique. Que l'art ait toujours été fortement conditionné par un marché, que cela fut et sera le repoussoir des Parnassiens et moralistes de toutes époques, soit. Que koons en joue à la suite de Picasso et bien d'autres, notamment en affirmant « j'aime l'idée que mon œuvre se vend très cher. Ça a un effet très érotique sur moi. » (L’Express, 8 juin 1990), pourquoi pas. Néanmoins, ce rapport décomplexé, provocateur, qui titille le lien tabou entre l'Art et l'Argent fait moins rire peut-être à mesure que les disparités de richesse s'étendent, que l’on se convainc plus aisément de l'inculture des élites et de la toute puissance des marchés financiers, dont celui de l'art paraît le plus énigmatique, étant donné qu'il est dénué de fondamentaux (ce qui le rapproche sans doute des marchés des reliques au Moyen-Age). Ces considérations en sont pour beaucoup dans le rejet de l'œuvre de Koons. Il est vrai que l’artiste n'a pas eu la délicatesse de faire banqueter ses commanditaires dans une décharge comme Maurizio Cattelan, et que ses discours sont au mieux ambigus, plus vraisemblablement dénués de vues politiques, si ce n’est franchement flagorneurs. Marketing et discours esthétiques n'ont peut être jamais été aussi proches et laissent souvent le sentiment d'un Warhol sans ironie, sans les piments de la culture underground.

L'exposition du centre Pompidou n'est qu'une humble réplique de l’immense rétrospective du Whitney de New York. Les choix de conservation manquent sans doute d’un peu de souffle, à l’image des œuvres les plus osées recluses dans un espace fermé (Made in Heaven). L’exposition se contente d’une présentation chronologique, assortie de textes qui, s’ils ne versent ni dans le jargon imbitable ni dans la vulgarisation creuse, n’explorent aucune transversale. Cette absence de mise en perspective de l’œuvre de Koons qui se contente de descriptions, laisse place à un panégyrique en creux sans contre partie. L’un des écueils du scolaire n’est-il pas toujours l’insidieuse louange du sujet…?

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