Le boeuf écorché de Rembrandt (1655)

  • 28-02-2015
  • Guillaume Garnier
  • Rembrandt, Hollande, XVIIème

Rembrandt, « Le bœuf écorché », 1655, huile sur bois, 94x69 cm, Louvre

Voici un tableau qui ne laisse pas indifférent. Peint par un Rembrandt d’âge mûr, la lumière se concentre sur un bœuf écorché qui en occupe la place centrale. Fait d’un mélange de larges touches pâteuses brunes et ocres chères à l’artiste vieillissant, ce tableau paraît d’une grande modernité dans sa facture. Il nous interroge, nous questionne…mais pourquoi ?
Est-ce le thème quelque peu déroutant pour l’homme du XXIème siècle, bien loin des codes de la société hollandaise du XVIIème ? Est-ce sa conception qui nous paraît si moderne, et par là même, nous renvoie à notre époque ?

Entrons dans ce qui semble être un atelier de boucher, et tentons de comprendre ce que signifie cette scène qui nous est contée. Aussi inattendu qu’il puisse paraître, le sujet de ce tableau dans la Hollande contemporaine de Rembrandt est assez classique, et s’inscrit dans une tradition picturale. Les premiers tableaux illustrant une pièce de viande que ce soit un bœuf, un porc ou un veau, ont été peints vers le milieu du XVIème siècle. On pense notamment à Pieter Aertsen, Joachim Beuckelaer ou Martin van Cleve pour les plus connus. Il ne faut pas croire pour autant que les Hollandais avaient une passion particulière pour la boucherie, ni même pour la viande rouge. Mais alors, que peuvent bien signifier ces peintures ?

Pour la plupart d’entres elles, il semblerait qu’elles fassent directement référence à un épisode de la Bible : la célèbre parabole du fils prodigue, et notamment au sacrifice du veau gras (Luc, 15, 11-32). Un père, riche propriétaire terrien, a deux fils. Le cadet décide de s’en aller parcourir le monde et de quitter définitivement le foyer paternel. Il demande son héritage et part vers d’autres contrées. Après avoir mené pendant quelques temps une vie légère et dilapidé l’intégralité de son héritage, il décide de retourner chez son père, afin de ne pas mourir de faim. C’est le retour du fils prodigue, souvent illustré dans la peinture occidentale (heureuse coïncidence pour notre propos, l’un des derniers tableaux de Rembrandt traite justement cette scène de retrouvailles chaleureuses). Pour fêter cela, le père décide de tuer un veau et de festoyer. Le « bœuf écorché » de Rembrandt serait une allégorie de ce veau gras, symbolisant le fils perdu revenu dans le droit chemin.

Mais, ce portrait d’un bœuf écorché, suspendu par des battants de bois n’est pas sans rappeler aussi une scène de crucifixion. On sait également qu’un autre tableau conservé au musée d’Art de Glasgow, datant des années 1640 et réalisé par un des élèves de Rembrandt, probablement Jan Victors, représente le même thème, à la différence qu’une femme est courbée en train de laver le sol, juste derrière la pièce de bœuf équarrie. Serait-ce l’évocation d’une Marie-Madeleine lavant les pieds du Christ ?

On peut également voir dans le bœuf écorché de Rembrandt, une simple « memento mori » ou une vanité, genre très prisé à cette époque, qui rappelait à l’observateur d’antan la finalité de la vie, et l’importance de rester humble devant la condition mortelle de l’homme.

Cette « tradition » picturale hollandaise se poursuit au cours des siècles suivants. Le bœuf écorché de Rembrandt fut son meilleur ambassadeur. Nombre d’artistes comme Delacroix, Caillebotte, Soutine, Chagall et Bacon pour les plus célèbres ont repris à leur compte ce thème. L’art est souvent continuité…

Une dernière chose à propos de ce tableau, si vous avez la chance prochainement de vous rendre au Louvre, prenez quelques instants pour y voir les salles consacrées au maître hollandais et ses suiveurs. Lorsque vous vous trouverez devant le bœuf écorché, approchez-vous et observez cette jeune femme à la coiffe blanche dans l’entrebâillement de la porte. Semble-t-elle nous sourire ? On ne saurait le dire…Serait-ce une impudique invitation comme on peut en observer dans la peinture morale hollandaise de cette époque ? En d’autres termes, serait-ce un rappel moralisateur de la faiblesse de la chair ? Cette même chair, qui est par ailleurs si abondante dans la peinture de Rembrandt, si vivante et lumineuse, même suspendue, même morte…

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