Le Laocoon du Greco

  • 17-02-2015
  • Gaëtan Bros
  • Greco expressionnisme laocoon

La galerie d’art national de Washington, fondée en 1932 par le Congrès américain est riche d’une grande collection de peintures classiques. C’est simple, une fois que l’on a franchi les colonnades néoclassiques affreuses dont ce pays regorge, nous ne trouvons que des peintures de grands maîtres. En déambulant, esbaudit au gré des chefs-d’oeuvre nous tombons dans la salle du Greco (dont le vrai nom est Doménikos Theotokópoulos, 1541-1614). Et là, son Laocoon nous atterre, nous chavire, nous renverse. Heureusement, le musée, fort sans doute de son expérience, pourvoit au spectateur une banquette molletonnée pour amortir notre chute.

Que nous est-il raconté par Le Greco dans ce tableau?

Deux énormes serpents « sûrs de leur but, marchent sur le Laocoon. C'est d'abord les corps de ses deux jeunes fils qu'étreignent les serpents (l’un à droite du tableau, étendu, est déjà mort; l’autre debout à gauche se contorsionne et reçoit la morsure mortelle): ils se repaissent de la chair en lambeaux de leurs malheureux membres. Ensuite, c'est Laocoon lui-même, accouru les armes à la main à leur secours, qu'ils saisissent et enroulent dans leurs immenses anneaux (vous le voyez allongé au centre): par deux fois déjà Ils ont ceinturé sa taille, par deux fois autour du cou, Ils ont enroulé leurs croupes couvertes d'écailles, le dominant de leurs nuques dressées. Aussitôt, Laocoon tend les mains pour desserrer leurs nœuds, ses bandelettes dégouttant le sang et le noir venin, alors que ses horribles clameurs montent jusqu'au ciel » Virgile, Eneide, L.II
Qu’a-t-il bien pu faire pour subir un tel sort?
Plus tôt dans la journée, Laocoon avait vu comme tous ses concitoyens aux portes de la ville de Troie (que vous voyez à l’arrière plan, représentée sous les traits de Tolède, la ville dans laquelle le peintre s’est établi), un champ de bataille vide pour la première fois depuis que Paris avait enlevé la belle Hélène à Mélénas et que tous les Grecs à la suite de son frère Agamemnon étaient venus assiégés la cité.
En lieu et place des garnisons, se tenait un immense cheval de bois (que vous pouvez voir au second plan du tableau). Certains Troyens y voyaient une offrande grecque à Poséidon, pour que leur retour sur la mer soit paisible. Ces Troyens voulaient faire entrer dans la ville ce bel ouvrage votif pour consacrer la fin d’une guerre meurtrière de dix ans.
Laocoon prend la parole: « je crains les Grecs même lorsqu’ils offrent des présents! »
Pour convaincre ses concitoyens que cela ne doit être qu’une ruse de leur ennemi, il lance un javelot sur le cheval qui sonne creux. L‘imposture grec semble être découverte et Ulysse et ses compagnons qui attentent dans le ventre de l’animal, sont sur le point d’être démasqués. Mais les Troyens n’entendirent pas ce singulier bruit qui eût dû les alarmer. C’est pour cette tentative de prévenir les siens sur la menace qui les attendaient, pour cette tentative échouée que les dieux désirant la chute de Troie (que vous pouvez voir inachevée à l’extrême droite du tableau) châtièrent le prêtre, qui comme Cassandre n’avait pu se faire entendre.

Le thème de la mort de Laocoon et ses fils fut peu représenté durant le Moyen Age jusqu’à je que l’on retrouve à Rome, le 14 janvier 1506, près des cuves des thermes de Trajan, le “Groupe du Laocoon”, œuvre hellénistique d’une immense qualité, qui impressionna fortement, suscita moult copies et émulations chez les artistes jusqu’au XIXème siècle. Néanmoins lorsque l’on compare l’original à l’interprétation que nous livre Le Greco, on comprend que le maître s’est libéré des diktats de son modèle. Les corps émaciés se contorsionnent, s’allongent pour ne dessiner plus qu’une ligne contournée de chair pâle et de douleur, qui ne peuvent plus être comparées aux anatomies robustes et aux modelés certains de la fameuse sculpture. L’on ne peut même plus les rapprocher des allures élancées, cédant au plaisir et à la science de la courbe qui étaient l’un des canons de beauté du maniérisme, de cette peinture italienne de la seconde moitié du XVIème siècle dont Le Greco avait été initié dans l’atelier du Titien, quarante ans plus tôt à Venise. Chez Le Greco, surtout dans les dernières années de sa vie, dont le Laocoon est le chef-d’œuvre, l’angoisse dilue les corps, habite les paysages, les villes et les cieux dont la palette ne cesse de diminuer au profit des tonalités sombres. Il portraiture Troie sur le point d’être saccagée sous les traits de Tolède sa ville mordue par un serpent, qui n’est pas sans évoquer le péché. Certains y voient ici, une réaction à l’inquisition forte active durant cette période en Espagne, d’autres les troubles mystiques du vieux maître qui lui inspireraient des visions apocalyptiques. De toute façon, il est aisé de comprendre pourquoi les expressionnistes Viennois et Allemands du vingtième siècle, ont pu reconnaître en Greco un précurseur…

El Greco, le Laocoon, 1610–1614, huile sur toile, 142 cm × 193 cm, National Gallery of Art Washington, D.C.

Commentaires

Gilles 18-02-2015 Merci de cet éclairage à propos d'une œuvre forte. Ce Laocoon n'est pas semble implorer le ciel de le délivrer des tourments qui le tuent, il se tords de douleurs alors que sa clairvoyance eut mérite des honneurs.

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